Sexteto Tabala - Les Tambours de la Guerre.
Musique unique en Colombie, maintenant jouée lors des
mariages, elle est l'héritière directe des sextets
cubains qui puisent dans la pure tradition du "son palenquero",
brut et chaleureux où les
voix des ténors s'unissent aux percussions, guïro,
maracas et l'ancêtre africaine de la contrebasse, la marimbula.
Colombia est un ensemble varié
et riche de métissages qui vont de l'africain pur jusqu'au
métisse créole, passant par les populations indiennes.
Un tissu complexe de traditions culturelles, dans une géographie
folle et délicieuse : la foret amazonienne, la cordillère
des Andes, la mer des caraïbes et la cote pacifique, ou vit
un grand pourcentage de la population afro-colombienne. Colombia
est aussi le deuxième pays d'Amérique latine, après
le Brésil, a avoir la plus grande population afro ( 10,000,000
d'afro-colombiens, 25% de la population du pays).
La culture afro-colombienne a deux courants, deux histoires différentes,
pour chacune de ces cotes. Le pacifique et les caraïbes sont
deux nouvelles "Afriques" qui se construisent peu a
peu, pendant que Champeta-Man écrit ses lignes.
Maintenant vous allez plonger au coeur de la Colombie Caraïbe,
a travers l'histoire de "Batata" et de son village natal,
San Basilio de Palenque, le premier peuple libre d'Amérique
!!
Les maîtres
du Tambour de San Basilio de Palenque.
Le jour se lève. Dans les rues
poussiéreuses du village marche le vieux Batata, entre
les poules et les porcs, les femmes qui vont laver le linge
dans le fleuve et les paysans qui vont travailler les champs,
pressés dans leurs chevaux.
Tout autour, la foret est verte et nous sommes a San Basilio
de Palenque, légendaire village de noirs marrons perdu
dans les Monts de Maria, près de la cote caraïbe.
Un endroit oublie, mystique et surréel, absent des cartes
de géographie.... Palenque de San Basilio, capitale spirituelle
de ColombiAfrica.
Ici, des petites plantations de maïs,
manioc ou riz, bordées par des arbres à mangue
ou à papaye, sont cultivés par les paysans qui
avec fierté se disent "descendants des noirs qui
n'ont jamais été esclaves". Sur la place
publique trône la statue de Benkos Bioho, le Bolivar noir,
ancien esclave évadé, fondateur du village.
Les musiciens de Batata y su Rumba Palenquera
sont tous la, et se préparent pour aller jouer toute
la nuit dans une veillée funèbre, sous un soleil
de feu. Paulino boit un coup de Rhum et se met a chanter :
Si la mort savait / Ce que c'est que la douleur / Elle donnerait
encore plus
de vie a mon pauvre coeur / Mon coeur / Mon coeur / Mon coeur
si tu t'en vas / Pour ne plus jamais retourner ...."
"Caco" est a la guitare tiple, José de la Cruz
est aux maracas, pendant que Ramon Benitez s'inspire sur sa
tuba et le Rhum circule de main en main. Le groupe joue une
vrai Rumba Zaïroise !!
Je pars pour la Habane / pour Batata tout mon coeur / petit
coeur je reviens au village / écoute ma chérie,
je t'aime ! / écoute !
Les choeurs répondent : mon pauvre
coeur !!! / Pour ma mulâtre a moi, tout mon coeur / je
rentre a Palenque / mon si petit village
Tard dans la nuit, le groupe commence
a jouer. Plus d'une centaine de personnes sont rassembles chez
la famille de la défunte. "Rosa était chanteuse
de Bullerengue et Chalupa, elle a voulu qu'on l'enterre avec
Batata et son groupe". Une voix parle dans le noir : "ici
a Palenque, quand quelqu'un meurt, on joue le tambour pendant
9 jours et 9 nuits".
Du haut de ses 75 ans, le vieux Batata
frappe son tambour avec force, faisant parler la peau de chèvre.
Il boit un coup de rhum Ñeque, et vide le reste de la
bouteille sur son tambour : “Je suis ne en 1933. Mon père,
Cho Maney, était tambourineur lui aussi !! Il jouait
le Pechiche, le tambour alegre de la Cumbia, la Gaita et le
Porro...ma mère était La Lu Valdez : chanteuse.
Elle chantait le Bullerengue et la Chalupa; jamais sa voix ne
devenait rauque !! Mon grand père était Desiderio
Valdez, Batata 1er. Il ne jouait que le Pechiche, le tambour
de la danse des morts seulement... Nous les Salgado, nous sommes
la race du tambour ici a Palenque"
Aux cotés de Paulino se tient sa
soeur, Graciela, la seule percussionniste du village. "Ce
que j'aime dans la vie, c'est boire du rhum ! boire, jouer et
chanter - parce que c'est ce qui m'a appris ma mère,
La Lu Valdez", dit elle passionnément.
Graciela est a la tète de son groupe, "Las Alegres
Ambulancias" (Les Joyeuses Ambulances), qui joue presque
exclusivement de la musique pour les funérailles. Ce
soir, elle et ses compagnes dansent autour du mort, en lançant
des cris de douleur et en chantant, en langue Kikongo :
Chi man Kongo / Chi ma Luango / Chi ma ri Luango di Angola
/ Huan Gungu me ñamo yo /
Huan Gungu me ha de nyama ajue…. ( Je viens du Congo /
Je viens de Luango /
Je viens de Luango, de Angola / Juan Gungu je m'appelle / Juan
Gungu vous devez m'appeler ).
Ces quelques vers témoignent de l'origine d'une
grande partie de la communauté palenquera : la région
de Luango, dans la frontière Congo-Angola. Graciela et
ses amies tombent en transe, une a une, pendant que Paulino
continue a jouer son tambour pechiche, invariablement. Un sentiment
unique s'empare de la nuit palenquera.
Batata est un percussionniste hors du
commun; les Salgado Valdez ont toujours été la
caste des tambourineurs a Palenque, les seuls qui peuvent jouer
les tambours sacrés. "Cho Maney a remporte un duel
de tambour contre le propre diable", raconte Paulino. "Et
il a gagne ce duel, écoutéz moi bien, en lui jouant
"Notre Père" a l'envers. Alors le diable est
disparu, et n'est plus retourne par ici. Nous sommes dans une
terre de sorciers".
Seuls les Batata pouvaient jouer le tambour Pechiche, pour congédier
un mort dans son voyage de retour en Afrique; puis ils étaient
les chefs du Cabildo Lumbalú, qui organisait toutes les
activités lies aux cultes des ancêtres.
Paulino Salgado est l'ultime descendant de cette dynastie ...
le dernier des Batatas.
Benkos Bioho : Africa Man
We No Dey Carry Shit
L'histoire légendaire de Paulino
Salgado et de son peuple commence il y a 450 ans. Comme tant
d'autres esclaves, Benkos Bioho, ancien monarque d'une tribu
ouest- africaine, fut déporté a Cartaghène
vers le XVI siècle pour travailler a la construction
des forteresses coloniales. Bantous, Yorubas, Mandingues, ce
sont plus de 600,000 africains qui ont transité par ce
port négrier pendant trois siècles de commerce
triangulaire. Dans le marche d'esclaves de Cartaghène,
Benkos fut vendu au commerçant espagnol Juan de Palacios.
La ville avait plusieurs Cabildos, ou se regroupaient les esclaves
d'une même ethnie africaine; il y avait le Cabildo Carabali,
Mandinga, Arará... Tous les 2 février, jour de
la vierge de la Candelaria, ils avaient le droit de se joindre
au cortège de la fête avec leurs comparses carnavalesques.
C'est la qu'est née la Cumbia, de la rencontre entre
les tambour africains et les flûtes des indiens, puis
le Bullerengue, pur rythme noir chanté exclusivement
par des femmes.
Un soir, vers l'année 1600, Benkos prend la fuite avec
plusieurs dizaines d'esclaves. Dans leur cavale vers le sud,
ils ont trouvé un terrain qui offrait de très
bonnes conditions pour y trouver refuge; il l'ont entoure de
palissades, et y ont fondé le Palenque de San Basilio.
C'est la que naquirent les premiers ancêtres de Batata
au nouveau monde.
L'épopée des noirs marrons
est étonnante, quand on plonge dans les récits
de l'époque, écrits par les chronistes espagnols
: "Benkos dirigeait une armée de 600 hommes avec
quatre capitaines, chacun a la tète d'un escadron d'une
nation africaine. Franscisco Arará était le chef
de guerre; Pedro Mina dirigeait une autre division. Les "Ararás"
se peignaient le visage de rouge et jaune. (N. Friedemann).
"Nous n'avons pu les réduire en esclavage, malgré
plusieurs tentatives menées par nos armées, dans
les quelles on a verse beaucoup de sang"...des histoires
incroyables qui racontent les premiers mouvements de libération
en Colombie, longtemps avant Bolivar.
De la geste des noirs marrons, Palenque hérita sa langue
africaine, d'origine Bantou (Kikongo et Kimbundu), avec des
réminiscences d'autres langues africaines, de l'espagnol
et du portugais.
Nigeria 1982, Kalakuta Republic Colombia
XVII siècle, Palenque ... Fela Kuti & Benkos Bioho
: deux destinées paralelles en des temps différents.....
San Basilio fut le 1er Kakaluta Republic de Colombia. "Palenque-man
no dey carry shit - Am i Boombaclat all that slavery system
!! pensa Benkos. Il fut le premier ancêtre de Fela Kuti
au nouveau monde... the firt Africa Man Original in America.
En 1713 s'achève en fin la guerre
des noirs marrons : Le roi d'Espagne, fatigue d’envoyer
ses soldats en pure perte a l’assaut de ces noirs invincibles,
leur concède la liberté. Palenque devient ainsi
le premier village libre d'Amérique.
Desiderio
Valdez, Batata 1er
Deux, trois siècles plus tard... nous sommes en 1900.
"Desiderio Valdez, Batata 1er, était le tambourineur
le plus célèbre de Palenque", raconte Paulino.
"Quand il y avait un mort au village, mon grand père
couchait son tambour par terre, et se mettait a jouer. A Malagana,
a San Cayetano, qui était a 15 km de Palenque, les gens
entendaient son tambour. Alors ils disaient : merde !! il y
a un mort a Palenque, écoutez le pechiche !! Le lendemain
ils arrivait au village vêtus de noir, demander ou ce
que la veille funèbre se passait.".
"En ce temps-la il y avait beaucoup de sorcières;
tout ca c'est fini avec l'arrivée de l'électricité.
Ces sorcières volaient, elles pouvaient voler d'ici a
Cartaghène, a Haïti ou l'Havane en cinq minutes.
Quand Desiderio se promenait le soir, elles ne sortaient pas.
Et il y avait beaucoup de tambourineurs : Cecilio Valdez “Ataole“,
Mano Mango, el Mono Jaramillo...
mais aucun n'a pu se mesurer a Desiderio".
Desiderio Valdez eut un enfant, du nom
de Pedro Salgado. Tres vite, le populaire Cho Maney , comme
on l'appelait, apprit l'art de son père et devint "Batata
deuxième". Sa femme, La Lu Valdez, allait a Cartaghene
toutes les semaines, pour vendre des sucreries et des fruits
aux touristes. Pendant des jours entiers elle marchait avec
son plateau sur la tète.
"Elle avait une très belle voix de clarinette !!"
se rappele Paulino, "comme le son d'un instrument a vent.
Elle buvait deux trois coups et se mettait a inventer des chansons,
comme "Macaco, Mata el Toro" :
"Ca fait trois jours que je ne mange pas / quatre jours
que je ne bois plus d'eau aehhh / ils descendent la montagne,
ils vont chercher de l'eau / Adieu Macaco Macaquito / Adieu
Macaco / prends-le par la queue aehh / il est courageux, ce
taureau !!". "Macaco c'était un petit poisson.
Je n'ai jamais entendu quelqu'un chanter le Bullerengue comme
elle, jamais !!!"
En ce temps la le Highlife, l'Afrobeat
et le Soukous colombien existaient dans sa forme primitive mais
essentielle, au coeur des tambours marrons de Palenque. Un nigérian
ou un congolais qui aurait eu la chance d'être la, pendant
les festivals de musique dans les villages , aurait reconnu
dans les cuivres du Porro2 le High-Life qui était a la
mode dans les boites à Lagos; dans la percussion syncopée
de la Cumbia, il aurait retrouvé l'Afro-beat de Fela
Kuti....dans les soirées a Palenque, écoutant
le tambour de Cho Maney et les chants de La Lu, il aurait revu
les veilles funéraires au Congo, les chants de pleureuses
au Cameroun...il aurait fait le voyage Africamerica en une seule
nuit, man !!
"La
Raffinerie Sucrière et son Sexteto Habanero"
Court l'année 1933 : Dans le ventre
de La Lu Valdez, "la voix de clarinette"
du Bullerengue palenquero, naît Paulino Salgado Valdez,
Batata 3eme. Dans d'autres mots, c'est la naissance de ce disque.
"Mon père m'apprenait a jouer le tambour quand j'avais
huit ans. Je partais avec ses compères musiciens, a toutes
les parrandas* (fêtes) . Je jouais juste le tambour llamador
( qui fait l'appel ), toute la nuit... "Mets la main ici
!!!" me disait-il, "bon, repose-toi, demain on recommence
!"
c'était comme ca tous les jours, c'est ainsi que ca a
commencer a me rentrer dans la tète, peu a peu. Le tambour
de mon père s'appelait le quita hambre ( "l'enlève-faim"
) il l'avait appelé comme ca, parce-que quand il avait
faim il allait jouer par ci par la, et les gens lui donnaient
quelque chose".
La première raffinerie sucrière de Colombie, au
nom de Sincerin, fut fonde dans les années 20, très
près de Palenque. Pour la première fois depuis
300 ans, les palenqueros sont sortis en masse du village, pour
chercher du travail dans la raffinerie et dans les grandes fermes
agricoles.
Paulino va chercher loin dans sa mémoire : "Mon
père travaillait a Sincerin, a couper la canne a sucre.
Moi aussi je l'aidais. Lui avait beaucoup de gris-gris, il était
guérisseur traditionnel, quoi. Quand il partait travailler
avec les ouvriers, il leur disait : "donnez moi vos noms,
les jeunes, pour faire une prière ici". Alors chacun
lui donnait son prénom, et
il priait pour la montagne ou nous allions travailler. Après
ils pouvaient marcher sur les serpents, elles ne les mordaient
même pas".
Plusieurs ingénieurs cubains furent
envoyés en Colombie pour travailler dans la raffinerie
sucrière. "Les cubains étaient des gens très
gais. Dans leur temps libre, ils prenaient leurs instruments
et jouaient le Son Montuno, ils chantaient des morceaux du Sexteto
Habanero, et d'autres Sextetos cubains. Mes oncles ont tellement
aimé cette musique, qu'ils ont forme leur propre groupe
de Son, le Sexteto Habanero de Palenque". C'est dans cet
endroit insolite qu'est ne le "Son Palenquero", un
hybride de Son cubain, de Cumbia, Bullerengue et chants funèbres,
que à peine aujourd'hui commence a se faire connaître.
Alors que dans le Mississippi résonnaient les accents
bluesy de Jhon Lee Hooker et Muddy Waters, dans les camps de
canne a sucre de Colombie les musiciens du Sexteto Habanero
se laissaient aller a leurs visions de rêve, dans des
parrandas qui pouvaient durer jusqu'a quatre jours.
"Hier je l'ai vue/ le matin arrosant des fleurs
/ la reine des jardins / des jardins de mes amours / reine des
jardins / accueilles-moi en chantant / reine des jardins / accueilles-moi
en pleurant /Ay reine des jardins / jolie fille / accueilles-moi
dans tes bras / aeeh ne pleures plus / accueilles-moi dans tes
bras / aeehh Pacho Simanca / aeeh dura poco ” ("La
Reina de los Jardines")
De Batata a Jhon Lee Hooker il y a tout juste un petit pas,
du Blues des États-Unis aux plaintes des palenqueros,
le cercle d'une histoire commune se complète.
"La Reine des Jardins" était une très
belle femme, et Evaristo était amoureux d'elle",
raconte Batata. "Alors il m'a demande une chanson qu'il
puisse lui dédier, pour qu'elle tombe amoureuse de lui.
Avant de mourir, les gens demandaient toujours a être
enterres avec le Sexteto Habanero !!. Les Joyeuses Ambulances
commençaient la veillée, puis nous on jouait après.
D'abord le Lumbalú, après le Son. Des fois quelqu'un
laissait partir un sanglot en chantant, et tout le monde se
mettait en larmes !!... le groupe qui faisait le plus pleurer
les gens était le gagnant. On chantait les Sones funèbres,
des lamentations pour la famille du défunt qui s'en allait".
C'est a cette époque qui sont nés des chansons
comme “La Vida es Muy Bonita”, "Las Cruces",
"Damelo Tilde"; tout ca vient du temps de Sincerin.
C'étaient des chants de travail, des vers qu'on chantait
dans les plantations". Quelques années plus tard,
la raffinerie Sucrière a fermé et les cubains
sont partis; tout était fini. Il n'y a que le Sexteto
Habanero qui est resté, avec sa marimbula et ses bongos.
Lucas Silva "Champeta-Man", guerrier de la musique
oublié et producteur de ce disque, se rappelle : "Le
Son palenquero est tombe dans l'oubli total, jusqu'a ce que
en 1997, à Bogota, j'ai eu la chance d'ecouter deux morceaux
du Sexteto Tabalá, un groupe qui avait survécu
a la dissolution de l'Habanero. J'en suis tombe amoureux, et
alors je suis parti a Palenque pour faire un film documentaire;
nous avons enregistre le premier disque du Sexteto avec deux
micros et une Nagra, dans la cour d'une maison ( El Sexteto
Tabalá - Ocora ref : 560126 ). Le deuxième disque
nous l'avons enregistre avec un studio mobile, dans une hutte
au village, la vrai ambiance Champeta roots !! ( Sexteto Tabalá
: Buda Records Ref 1979312)
C'est la que j'ai commencé a faire les recherches pour
ce disque avec Batata, avec une gamme de styles variés
: Son Palenquero, Soukous, Compas Haïtien et Afrobeat,
car tous ces rythmes se complètent. Nous ne sommes pas
en train de faire de la fusion. C'est le mélange du fils
avec sa mère. Pour moi, le Highlife et le Bullerengue
sont la racine de toutes les musiques.
Nous avons essayé d'écrire l'histoire de la musique
palenquera pour la première fois; ceci est seulement
le début".
L'Age d'Or
de la Musique Colombienne
1961 : Paulino quitte le village lui aussi, pour aller chercher
sa chance dans la grande ville. "Je suis parti a Barranquilla,
je travaillait dans la Cafétéria Universal, avec
mon compadre Cayetano; je devais préparer le café.
Il prenait le service a 6 heures de l'après-midi, moi
je commençais a six heures du matin". Batata exerce
pleins de petits métiers pour survivre, surtout de la
maçonnerie.
C'étaient les années 60,
l'age d'or de la musique colombienne avec les orchestres de
Lucho Bermudez, Pacho Galan et Edmundo Arias. La cote caraïbe
vibrait au rythme du Porro, de la Cumbia, du vallenato et de
la musique de fanfares, qui jouaient pour égayer corridas,
concours de beauté et fêtes en tout genre. Pedro
Laza y sus Pelayeros était numéro un, ainsi qu'Andres
Landero, Los Corraleros del Majagual et Alejo Duran, le roi
noir de l'accordéon.
Un jour, la diva colombienne Toto la Momposina
fait la connaissance de Batata, qui jouait dans un coin de rue
pendant le Carnaval de Barranquilla. Cette rencontre sera décisive
pour tous les deux; Batata va parcourir le monde pendant 20
ans, comme percussionniste principal du groupe de Toto. Pour
elle, Batata écrira quelques uns de ses pluies beaux
classiques : "La Sombra Negra", "Carmelina",
"
Chi Chi Mani", avec le meilleur style hérité
du Sexteto Habanero de Palenque.
Paulino vit une autre vie, comme musicien
professionnel, quand soudain, en 1968, meurt son père
Pedro Salgado Cho Maney" , Batata 2eme.
"Quand j'ai eu la nouvelle, je revenais de Moscou, ou nous
étions en train de jouer avec Toto. Tout suite j'ai acheté
cinq litres de rhum, pus je suis parti au village. J'ai sorti
mon père de son cercueil, et le je lui ai verse les cinq
litres de rhum sur son corps. Les policiers voulaient m'en empêcher,
mais les gens de Palenque leur ont dit que j'étais son
fils". 34 ans sont passés depuis , 34 ans que Batata
a passé a pleurer son père. A la moindre occasion,
quand il joue le tambour et boit un coup de rhum, Paulino pleure
et se rappelle de son maître au tambour.
6 mois après, Desiderio Valdez meurt lui aussi . "Il
avait dit a mon père : si tu pars avant moi, amène
moi avec toi, car je n'aurait plus envie d'être la".
Et ce fut ainsi.
Avec la mort des deux Batatas s'achève
toute une époque de la musique palenquera, la plus authentique,
la plus proche des racines. Leur musique vit dans l'esprit de
leurs descendants, car ils n'ont jamais eu la chance de poser
les pieds dans un studio d'enregistrement.
Naissance d'une Révolution
Musicale : la Champeta Criolla
"La première musique dans
tout le monde entier fut le Bullerengue; après il y a
eu la musique de cuivres, les fanfares, et maintenant, en dernier,
est arrivé la musique de Picó" dit Jose de
la Cruz Torres, musicien des "Joyeuses Ambulances".
Les "Picós"; ces petits tourne-disques importés
qui ont envahi la cote dans les années 60, et qui sont
devenus avec le temps des gigantesques Sound Systems, a la place
des veilles vitrolas a manivelle. Les temps avaient changé,
c'était l'époque de la Salsa dura, des hippies
latinos.... le port de Cartaghène recevait des bateaux
du monde entier, et c'est aussi par la que les disques arrivaient.
Un jour, quelques crazys marins sont arrivés a Cartaghène;
ils venaient d'Afrique, et ramenaient quelques disques qu'ils
avaient acheté là-bas pendant leurs nuits de débauche
: c'était la musique celestiale de Prince Nico Mbarga
(Cameroun- Nigeria), Oriental Brothers (Nigeria), Tabu Ley Rochereau
& Mbillia Bell du Congo, et une longue liste de "HIGHLIFE
MASTER MESSAGERS". Les premiers a tomber sur ses disques
furent les noirs de Palenque, les fils du roi Benkos; immédiatement
ils les ont attrapés dans leur mains rugueuses et les
ont amené dans les quartiers pauvres ou vivent tous les
noirs et les défavorisés en général
: Chambacú, Olaya, le quartier de las "Lomas de
Nariño"...
Dans ces disques africains était gardés intacts
les germes endormis de 5 siècles d'histoire qui ont explosé
tout d'un coup dans la cabine d'un Picó, et la musique
du Congo remplit les vieilles et détruites rues de l'Amérique,
et l'histoire a volée en éclats, dans une explosion
géante; mais personne ne s'en est rendu compte, et très
peu de gens s'en sont rendu compte jusque aujourd'hui ...
Immédiatement, les Picós
se sont approprié le phénomène. Ils parcouraient
les villages de la cote amenant les meilleurs succès
africains, vomissant du feu ardent a travers leurs haut-parleurs
de fabrication artisanale, criant leur "placas" (
vinyles avec des voix préenregistrées ) des kilomètres
a la ronde : "Voici les nouvelles exclusivités en
provenance du Zaïre, du Nigeria, de Johannesburg; LE ROI
est le seul a les avoir, les autres n'ont qu'a s'asseoir et
écouter !!!". "Quand il s'agit de bon son,
LE COMTE donne de la vie a vos oreilles !! et quand il s'agit
d'exclusivités, Le Comte est LA bible !!". Les Sounds
s'engueulaient sans cesse par vinyles interposés, dans
une concurrence effréné pour gagner la préférence
des danseurs.
Grâce a ces marins anonymes et a la vitalité de
mes frères afro-colombiens qui firent de la musique africaine
le rythme de leur coeur, la Colombie est devenu en moins de
10 ans la "Republica Soukous de America".
"El Isleño était le
Sound des palenqueros, avec son deejay, le très populaire
"Cole". Son Sound avait une telle puissance sonore
qu'il éventrait les maisons traditionnelles en deux,
il cassait les réceptacles a eau, il éclatait
les ampoules electriques... a son approche, les gens criaient
: voici l'écrase- toits !! la douleur de dents !!. Ils
étaient les vrais ouragans des caraïbes !!",
se souvient Batata, en rigolant. "Sacrée époque
!!"
Les quartier rouges ou s'installaient les Sounds n'étaient
pas fréquentés par les taxis, qui ne voulaient
surtout pas y aller (vous ne reviendrez pas !!) ; quand la musique
atteignait l'extase, éclataient toujours les bagarres
entre les bandes du coin. C'est ainsi qu'a grandi ma musique
- la champeta - dans les rues misérables d'un ghetto
pourri, au coeur du Boombaclat colonial system.
Peu a Peu, les disques continuaient a
arriver : Coupe Cloué d'Haïti, Franco & L'Ok
Jazz, le Grand Kalle. C'était l'époque des indépendances
africaines et le continent entier dansait l'Indépendance
Cha Cha; les nigérians mélangeaient calyspo et
folklore pour créer leur style de Highlife, les Kenyans
jouaient une musique électrique sortie tout droit de
la brousse... l'Afrique était rempli de Guitar Bands
!! du Zimbabwe jusqu'a la Sierra Leone, it was THE GOOD TIME
FOR MUSIC.
Il n'aura pas fallu attendre beaucoup
avant que quelques jeunes villageois fraîchement débarques
en ville - Yamiro Marin et Chawala - ouvrent un local de musique
dans le marché populaire de Bazurto et commencent a produire
du Soukous créole, du Highlife colombien, de l'Afro-Beat
mariguano tropical...
ils ont fait chanter n'importe quel vendeur de poisson, n'importe
quel champetuo qui traînait dans les rues... c'est ainsi
qu'a commencé un des mouvements musicaux les plus intéressants
de cette fin de siècle : la Champeta Criolla.
Les temps de la colonisation étaient fini, le nouveau
symbole de Cartaghène était le Sound System Champetuo.
Yes, man !! no more colonial mentality in Colombiafrica !!
En peu de temps, Cartagena est devenu un mélange de Jamaica,
de Kinshasa et de Lagos : "Dans les ambiances survoltées
par la furie du son, la chaleur moite et l'effet de l'alcool,
l'excitation monte au diapason entre volutes de mariguana et
un tempo infernal, envoyé a 15 millions de décibels
la seconde par des tours de haut parleurs géants....Paulino
et les vieux du Cabildo dansent avec les bandas de Porro dans
la grande place, pendant que les jeunes se décoiffent
dans les Sounds avec le KWASA KWASA congolais, et la beauté
des palenqueras se confond avec les lumières rouges de
la nuit champetua". Les Sounds sont devenus les bibliothèques
africaines du ghetto; le cordon ombilical qui relie la diaspora
afro-colombienne à sa mère patrie, de l'autre
coté de l'océan.
Dans les terres de Batata et dans tous
les Palenques de la cote, Rocha, San Onofre, San Pablo, Maria
la Baja et Cartagena poussèrent les semences africaines
de la champeta. Justo Valdez et son groupe Son Palenque, Viviano
Torres & Anne Swing, “Son San“, “Estrellas
del Caribe”, Faustino Torres, El Halcon, Luis Towers "el
razta" : eux tous sont les pionniers de cette folie musicale.
( deux compilations indispensables retracent cette histoire
: "Champeta Criolla" Vol 1 & 2; Palenque Records
/ Night & Day "The Real Motherfuckers of
Afro-colombian Music" ).
C'est la qu'a pris forme le Highlife , le Soukous et l'Afrobeat
qui étaient caches dans les tambours marrons de Palenque
... la champeta est cette même musique ancestrale, mais
électrifié, modernisé au contact de l'Afrique.
Le Picós ont transforme la musique funéraire de
Graciela et son Cabildo Lumbalú en Soukous décoiffant,
en pure vitamine urbaine pour casser ampoules et fenêtres;
en rythme ecrase-toits, en nouvelle mode du ghetto noir.
"Batata 1ero était le roi
du pechiche et du "baile de muerto", il ne jouait
que de la musique africaine .... que du Bullerengue !! Batata
2do était le grand chef du tambour alegre et de la Cumbia...
c'est lui qui a inventé le Son Palenquero. Maintenant
il ne reste plus que Batata 3eme, Paulino Salgado, et lui est
le roi de la musique de Picó, le roi de la Champeta Roots
!!!".
Batata
& his Bakongo International Sound Modernizers
Le grand maître vaudou de la percussion
afro-colombienne crée son premier album entre Palenque,
Kinshasa, Cartagena, La Habana, Yaoundé, Paris, San Pablo...Un
disque Road Movie, un voyage a travers la memoire de Batata,
de retour aux sources, a travers les veines de l'Afrique et
de tous les ancêtres de Palenque. Une camera qui voyage
et enregistre des moments dans l'histoire du monde africain
et de sa diaspora; qui filme l'incessant va et vient des musiques
noires entre ces deux continents frères.
Batata reprend l'influence de Fela Kuti dans le morceau "Ataole";
des sonorités vaudoisantes qui vont de Palenque à
Lagos, de Cartagena a Haïti, passant par le fleuve Zaïre.
"J'ai connu sa musique grace au Picó "El Conde",
qui avait amené le morceau "Shakara" à
Palenque, il y a 25 ans. Depuis, il est toujours a la mode !!.
Aujourd'hui, Fela revient encore chez nous le temps d'une Cumbia
hypnotique" .
Champeta-Man a rassemblé les musiciens
de Batata avec quelques pointures de la musique Congolaise :
Rigo Star et Dally Kimoko sont aux sebenes de feu, 3615 Code
Niawu aux animations vocales. D'origine Bakongo, ils habitent
Paris depuis une quinzaine d'années et font les beaux
jours de la musique congolaise en France.
Rigo et Dally ont écrit des pages bibliques du Soukous
avec M'Billia Bell, Tabu Ley, Koffi Olomide, Papa Wemba, Soukous
Stars, et une liste qui pourrait ne jamais s'arrêter.
3615 Code Niawu est la star des animateurs; il enregistra dans
plus d'une centaine de disques, devenant a lui tout seul une
marque de la musique africaine.
Bogota, Julio 2002 : Studio Audiovision. Batata enregistre deux
morceaux : "Clavo y Martillo" et "Macaco".
Les arrangements sont l'oeuvre de Ramon Benitez, qui joue aussi
le bombardino, grande tuba utilise par les fanfares Porro. Viviano
Torres & Luis Towers, chanteurs du "Champeta All Ghetto
Star Band" et originaires de Palenque, sont venus de Cartaghène
pour enregistrer sur "Macaco". 14 heures d'avion plus
tard, 20000 lieues de voyage sous-marin a travers la musique
afro-américaine... nous sommes a Paris, France, au Studio
Cube. Rigo, Dally et 3615 se succèdent pour enregistrer
sur les morceaux colombiens. "En Kikongo, Batata veut dire
les ancêtres, les génies" dit Niawu. "Lui
nous rappelle les temps d'avant, les traditions de chez nous
qui sont en train de se perdre. Il est le Wendo Kolosoy colombien".
"L'avenir de notre musique est en
Afrique, encore et encore". Ce sont les paroles du vieux
Batata, pendant qu'il fume son tabac. "Mon rêve est
de partir avec une vingtaine de musiciens, au Congo, au Nigeria,
au Kenya... et finir ma vie là-bas, puis enregistrer,
enregistrer... j'amènerait un "Super Bakongo Sound
System", pour leur faire connaître notre musique,
aussi..."
Ladys & raggas : régalez-vous avec la musique et
les histoires de Paulino Salgado. Avec lui, les boites de nuits
deviendront des Palenques, des villages rebelles, avec les sons
de cette musique ancestral. This is roots music, Champeta roots
!!! from ColombiAfrica to the world.
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