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Manuel Monestel Ramirez

El Calypso en Costa Rica
Manuel Monestel Ramirez




DOSSIER

 

Aux sources des musiques caribéennes
PAR LUIGI ELONGUI


Malgré les affres de la traite, cinq cents ans de résistance noire et amérindienne ont laissé un patrimoine ndélébile de formes d'organisations sociales et culturelles sans lesquelles les réalités contemporaines de la Caraïbe et des sous-régions limitrophes ne seraient même pas concevables. Les enfants de l'Afrique noire qui survécurent à l'horrible traversée adaptèrent aux nouvelles et difficiles conditions de vie de la société esclavagiste les croyances et les moeurs de leur continent, enrichies du contact avec un environnement différent et avec des peuples inconnus. “Il a fallu quatre continents pour faire une île”, dit Daniel Maximin de sa Guadeloupe natale, et le dicton peut s'étendre à toute la Caraïbe. Mais il est sûr que parmi tous les éléments qui ont participé à ce brassage, la trace noire a été le lien par lequel les sociétés issues de ce processus de métissage et de syncrétisme ethnoculturel ont pu préciser les contours d'une identité à la fois spécifiques et largement tributaires de l'ancêtre noir.
Comme le dit Edouard Glissant, “la musique caribéenne s'est reconstituée à partir des traces, et notamment de la trace africaine. Les migrants européens sont arrivés dans le Nouveau Monde avec leurs chansons qui les berçaient pendant les réunions de famille, et dont les échos retentissent encore aujourd'hui. Les Noirs de la traite, au contraire, ne sont pas venus avec les airs de leur pays natal : ils ont débarqué aux Antilles complètement nus, parce qu'on les a coupés de tout ce qui faisait leur quotidien, y compris la langue. Mais les traces du rythme africain et des différentes mesures de base de la musique africaine sont restées en eux. Avec ces traces, ils ont recomposé une musique qui est valable pour tout le monde et qui, selon les lieux, s'appelle biguine, calypso ou reggae (1).”
A ce propos, nous pouvons citer une expérience absolument significative. Des enregistrements réalisés à l'occasion du déroulement de cérémonies du Vaudou à Allada, au Bénin, il y a deux ans, ont été confrontés avec d'autres bandes sonores réalisées à deux reprises, entre 1992 et 1994, en Haïti, dans le triangle mystique de Souvenance. De ces dernières, on a notamment retenu les musiques des rituels d'origine fon, et dont la correspondance avec celles des bandes enregistrées à Allada est stupéfiante : mêmes sonorités, mêmes atmosphères, même chant lancinant, trames rythmiques identiques. Voilà un incontournable élément de réflexion ! Le passage au chant illustre l'avènement de la communauté nouvelle et la reconstitution de l'espace sacré, dans lequel, affranchi de la tutelle psychologique du colon, il retrouve les dieux d'Afrique.
Mais ce processus n'aurait pu donner les effets connus sans l'émergence du marronage. Le mot “marron” vient de l'espagnol “cimarron”, qui veut dire sauvage, il définit les esclaves insoumis qui s'enfuyaient dans la nature, solitaires, ou en groupes plus ou moins importants selon les cas. Loin de se manifester d'une manière sporadique, les résistances noires dans les Caraïbes et en Amérique latine prirent parfois des formes durables, créant des petites sociétés dans lesquelles les fugitifs reproduisaient les coutumes et les croyances de la mère Afrique. Ces communautés s'organisaient à partir de la mémoire ancestrale, mais aussi des souvenirs plus récents de la société esclavagiste que les rebelles avaient quittée. A Cuba, en Haïti, au Surinam, à Panama ou au Brésil, de véritables guerres ou guérillas de longue durée opposaient les nègres marrons aux armées espagnoles, hollandaises, anglaises ou françaises. Autour de l'isthme de Panama, de puissantes nations marronées étaient basées dans une zone fréquentée par les corsaires et les contrebandiers d'esclaves.
Aux alentours de 1560, les quilombos - les embryons de sociétés rebelles - étaient très actifs entre la ville de Panama et les monts de Vallano. De là, des rapports étaient entretenus avec d'autres noyaux établis au sud de Cartagena. En bonne partie d'origine mandingue, wolof ou congolaise, ces Noirs avaient leur danse nationale, El Tamborito, accompagnée par des ensembles de percussions, les principales étant le tambour et le caja. Un répertoire vocal très développé était exécuté par des groupes de femmes selon le modèle antiphonique typiquement africain : une chanteuse-leader, dite la cantalante, était secondée par les choeurs des segundas. Ces chants très élaborés, au timbre perçant et aigre, combinaient l'onomatopée aux effets percussifs et syncopés de la voix : “They sing with de voice of the drum”, écrit Ronald Smith en conclusion de son remarquable essai sur les traditions musicales des Noirs de Panama (2).
En Haïti, le 14 août 1791, l'insurrection des esclaves, organisée lors de la cérémonie secrète du Bwa Caïman et guidée par Boukman, aboutit à la création de la première République noire de l'Histoire. La révolution dans l'ancienne Hispaniola doit sa réussite à la pratique du marronage, qui avait pris pied dans l'île dès les débuts de la colonisation.
Le cas haïtien mérite une attention toute particulière, car il illustre les caractères de fond d'un mouvement, dont l'étendue, la tenue et le succès s'expliquent à travers une prise de conscience qui va bien au-delà de la lutte contre l'esclavage. Les Noirs qui s'échappaient des plantations s'organisaient par groupes ethniques et pouvaient plus facilement adopter les coutumes ancestrales et se vouer aux cultes des divinités qui les avaient suivis depuis la traversée de l'Océan. Leur mentalité reste ainsi profondément ancrée aux formes de l'organisation sociale liées au travail de la terre ; et à la proclamation de l'indépendance, leur combat continua contre les élites créoles qui avaient pris le pouvoir et reproduit dans le nouvel Etat, calqué sur le modèle occidental, le système occidental, le système d'exploitation des plantations inauguré par les colons.
“En pleine terre d'exil, il (le Noir, ndlr) a créé une des cultures les plus merveilleuses, les plus puissantes du monde. L'institution centrale de cette formation sociale s'appelle candomblé ou terreiro. Le terreiro est d'abord le lieu sacré où s'accomplit la possession : c'est un espace polyvalent. Durant le jour, la pièce principale du baraco, la grande case se situant au centre des habitations des membres de la communauté, peut très bien servir de salon de réception pour la yawolorixa, prêtresse en chef, ou parfois même de salle de fête pour les célébrations profanes des croyants et de leurs familles. Plus fréquemment, le terme de terreiro désigne cependant la communauté culturelle comme telle. Le candomblé désigne à la fois un système de représentations mentales, une hiérarchie de pouvoirs, un ensemble de rites et la communauté humaine qui les véhicule.” L'exemple des Noirs brésiliens, mentionné par Jean Ziegler (3) confirme la formidable analogie des comportements suivis par les Africains et leurs descendants dans le Nouveau Monde.
La survie des religions africaines aux Caraïbes et en Amérique latine est aussi due au cabildo, une société d'entraide que les autorités coloniales et ecclésiastiques acceptèrent, en dépit des risques de coalition des Noirs contre les colons. Au Venezuela d'ailleurs, les cabildos n'empêchèrent pas les soulèvements d'esclaves et la formation de quilombos ou “cumbe de cimarrones”, dont la force et l'extension ont joué, une fois encore, un rôle essentiel dans la conservation de la culture d'origine. A la Jamaïque, la première “nation” de nègres marrons se constitua en 1655. Avant de quitter l'île sous la pression de la flotte de l'amiral anglais William Penn, les Espagnols libérèrent les esclaves. Ceux-ci, dirigés par Juan de Bolas, partirent se réfugier dans les montagnes de Sainte Catherine ou se joignirent aux derniers noyaux des Arawaks, avec lesquels ils menèrent une sanglante guérilla contre les troupes britanniques. En 1690, une autre révolte fait rage dans les environs de Clarendon. Sous la conduite de Cujo, les guerriers bossales font la guerre aux Anglais, jusqu'au traité de paix signé à Petty River Bottom en 1738.
Le patrimoine musical, en particulier, nous a été légué sans la clé de la continuité à travers divers rituels, tous témoignant des racines africaines et notamment des Ashanti, l'ethnie prédominante dans la composition tribale des esclaves emmenés d'Afrique.

(1) Communication orale.
(2) More than Drumming (Harvest University, 1985).
(3) Jean Ziegler, le Pouvoir africain, Ed. du Seuil, 1979.

 

 

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