Aux sources des musiques caribéennes
PAR LUIGI ELONGUI
Malgré les affres de la traite, cinq cents ans de résistance
noire et amérindienne ont laissé un patrimoine ndélébile
de formes d'organisations sociales et culturelles sans lesquelles
les réalités contemporaines de la Caraïbe et des
sous-régions limitrophes ne seraient même pas concevables.
Les enfants de l'Afrique noire qui survécurent à l'horrible
traversée adaptèrent aux nouvelles et difficiles conditions
de vie de la société esclavagiste les croyances et les
moeurs de leur continent, enrichies du contact avec un environnement
différent et avec des peuples inconnus. “Il a fallu quatre
continents pour faire une île”, dit Daniel Maximin de
sa Guadeloupe natale, et le dicton peut s'étendre à
toute la Caraïbe. Mais il est sûr que parmi tous les éléments
qui ont participé à ce brassage, la trace noire a été
le lien par lequel les sociétés issues de ce processus
de métissage et de syncrétisme ethnoculturel ont pu
préciser les contours d'une identité à la fois
spécifiques et largement tributaires de l'ancêtre noir.
Comme le dit Edouard Glissant, “la musique caribéenne
s'est reconstituée à partir des traces, et notamment
de la trace africaine. Les migrants européens sont arrivés
dans le Nouveau Monde avec leurs chansons qui les berçaient
pendant les réunions de famille, et dont les échos retentissent
encore aujourd'hui. Les Noirs de la traite, au contraire, ne sont
pas venus avec les airs de leur pays natal : ils ont débarqué
aux Antilles complètement nus, parce qu'on les a coupés
de tout ce qui faisait leur quotidien, y compris la langue. Mais les
traces du rythme africain et des différentes mesures de base
de la musique africaine sont restées en eux. Avec ces traces,
ils ont recomposé une musique qui est valable pour tout le
monde et qui, selon les lieux, s'appelle biguine, calypso ou reggae
(1).”
A ce propos, nous pouvons citer une expérience absolument significative.
Des enregistrements réalisés à l'occasion du
déroulement de cérémonies du Vaudou à
Allada, au Bénin, il y a deux ans, ont été confrontés
avec d'autres bandes sonores réalisées à deux
reprises, entre 1992 et 1994, en Haïti, dans le triangle mystique
de Souvenance. De ces dernières, on a notamment retenu les
musiques des rituels d'origine fon, et dont la correspondance avec
celles des bandes enregistrées à Allada est stupéfiante
: mêmes sonorités, mêmes atmosphères, même
chant lancinant, trames rythmiques identiques. Voilà un incontournable
élément de réflexion ! Le passage au chant illustre
l'avènement de la communauté nouvelle et la reconstitution
de l'espace sacré, dans lequel, affranchi de la tutelle psychologique
du colon, il retrouve les dieux d'Afrique.
Mais ce processus n'aurait pu donner les effets connus sans l'émergence
du marronage. Le mot “marron” vient de l'espagnol “cimarron”,
qui veut dire sauvage, il définit les esclaves insoumis qui
s'enfuyaient dans la nature, solitaires, ou en groupes plus ou moins
importants selon les cas. Loin de se manifester d'une manière
sporadique, les résistances noires dans les Caraïbes et
en Amérique latine prirent parfois des formes durables, créant
des petites sociétés dans lesquelles les fugitifs reproduisaient
les coutumes et les croyances de la mère Afrique. Ces communautés
s'organisaient à partir de la mémoire ancestrale, mais
aussi des souvenirs plus récents de la société
esclavagiste que les rebelles avaient quittée. A Cuba, en Haïti,
au Surinam, à Panama ou au Brésil, de véritables
guerres ou guérillas de longue durée opposaient les
nègres marrons aux armées espagnoles, hollandaises,
anglaises ou françaises. Autour de l'isthme de Panama, de puissantes
nations marronées étaient basées dans une zone
fréquentée par les corsaires et les contrebandiers d'esclaves.
Aux alentours de 1560, les quilombos - les embryons de sociétés
rebelles - étaient très actifs entre la ville de Panama
et les monts de Vallano. De là, des rapports étaient
entretenus avec d'autres noyaux établis au sud de Cartagena.
En bonne partie d'origine mandingue, wolof ou congolaise, ces Noirs
avaient leur danse nationale, El Tamborito, accompagnée par
des ensembles de percussions, les principales étant le tambour
et le caja. Un répertoire vocal très développé
était exécuté par des groupes de femmes selon
le modèle antiphonique typiquement africain : une chanteuse-leader,
dite la cantalante, était secondée par les choeurs des
segundas. Ces chants très élaborés, au timbre
perçant et aigre, combinaient l'onomatopée aux effets
percussifs et syncopés de la voix : “They sing with de
voice of the drum”, écrit Ronald Smith en conclusion
de son remarquable essai sur les traditions musicales des Noirs de
Panama (2).
En Haïti, le 14 août 1791, l'insurrection des esclaves,
organisée lors de la cérémonie secrète
du Bwa Caïman et guidée par Boukman, aboutit à
la création de la première République noire de
l'Histoire. La révolution dans l'ancienne Hispaniola doit sa
réussite à la pratique du marronage, qui avait pris
pied dans l'île dès les débuts de la colonisation.
Le cas haïtien mérite une attention toute particulière,
car il illustre les caractères de fond d'un mouvement, dont
l'étendue, la tenue et le succès s'expliquent à
travers une prise de conscience qui va bien au-delà de la lutte
contre l'esclavage. Les Noirs qui s'échappaient des plantations
s'organisaient par groupes ethniques et pouvaient plus facilement
adopter les coutumes ancestrales et se vouer aux cultes des divinités
qui les avaient suivis depuis la traversée de l'Océan.
Leur mentalité reste ainsi profondément ancrée
aux formes de l'organisation sociale liées au travail de la
terre ; et à la proclamation de l'indépendance, leur
combat continua contre les élites créoles qui avaient
pris le pouvoir et reproduit dans le nouvel Etat, calqué sur
le modèle occidental, le système occidental, le système
d'exploitation des plantations inauguré par les colons.
“En pleine terre d'exil, il (le Noir, ndlr) a créé
une des cultures les plus merveilleuses, les plus puissantes du monde.
L'institution centrale de cette formation sociale s'appelle candomblé
ou terreiro. Le terreiro est d'abord le lieu sacré où
s'accomplit la possession : c'est un espace polyvalent. Durant le
jour, la pièce principale du baraco, la grande case se situant
au centre des habitations des membres de la communauté, peut
très bien servir de salon de réception pour la yawolorixa,
prêtresse en chef, ou parfois même de salle de fête
pour les célébrations profanes des croyants et de leurs
familles. Plus fréquemment, le terme de terreiro désigne
cependant la communauté culturelle comme telle. Le candomblé
désigne à la fois un système de représentations
mentales, une hiérarchie de pouvoirs, un ensemble de rites
et la communauté humaine qui les véhicule.” L'exemple
des Noirs brésiliens, mentionné par Jean Ziegler (3)
confirme la formidable analogie des comportements suivis par les Africains
et leurs descendants dans le Nouveau Monde.
La survie des religions africaines aux Caraïbes et en Amérique
latine est aussi due au cabildo, une société d'entraide
que les autorités coloniales et ecclésiastiques acceptèrent,
en dépit des risques de coalition des Noirs contre les colons.
Au Venezuela d'ailleurs, les cabildos n'empêchèrent pas
les soulèvements d'esclaves et la formation de quilombos ou
“cumbe de cimarrones”, dont la force et l'extension ont
joué, une fois encore, un rôle essentiel dans la conservation
de la culture d'origine. A la Jamaïque, la première “nation”
de nègres marrons se constitua en 1655. Avant de quitter l'île
sous la pression de la flotte de l'amiral anglais William Penn, les
Espagnols libérèrent les esclaves. Ceux-ci, dirigés
par Juan de Bolas, partirent se réfugier dans les montagnes
de Sainte Catherine ou se joignirent aux derniers noyaux des Arawaks,
avec lesquels ils menèrent une sanglante guérilla contre
les troupes britanniques. En 1690, une autre révolte fait rage
dans les environs de Clarendon. Sous la conduite de Cujo, les guerriers
bossales font la guerre aux Anglais, jusqu'au traité de paix
signé à Petty River Bottom en 1738.
Le patrimoine musical, en particulier, nous a été légué
sans la clé de la continuité à travers divers
rituels, tous témoignant des racines africaines et notamment
des Ashanti, l'ethnie prédominante dans la composition tribale
des esclaves emmenés d'Afrique.
(1) Communication orale.
(2) More than Drumming (Harvest University, 1985).
(3) Jean Ziegler, le Pouvoir africain, Ed. du Seuil, 1979.