"El Mulato Del Sabor" SAMEDI 06 SEPTEMBRE à 00:30

Justo Betancourt est sans doute l’un des chanteurs les plus sous-estimés et énigmatiques de la salsa. Sa forte personnalité et ses choix musicaux audacieux l’ont souvent désservis dans un monde commercial formaté où il s’est toujours senti à l’étroit ce qui explique une discographique peu prolifique loin d’être à la hauteur de son immense talent. L’industrie du disque n’aime décidément pas les fortes têtes !
Musicien autoi-didacte né dans le quartier populaire de La Marin à Matanzas (Cuba), Justo Betancourt représente la plus pure tradition des « soneros » et son charisme autant qu’un timbre vocal alliant douceur et puissance contenue en ont fait un chanteur à part dans la salsa. Formé à la dure loi de la rue, il y puisera sa créativité et ce style inimitable qui l’ont rendu célèbre aux Etats-Unis. Le titre envié de « sonero » ne lui est contesté par personne tant il fait preuve d’inventivité et d’inspiration lorsqu’il s’agit d’improviser. Aussi à l’aise dans la rumba, le boléro ou la plus sophistiquée des salsas, Justo Betancourt « El mulato del sabor » demeure un des derniers monstres sacrés de la salsa.
Sans doute parcqu’il est un musicien déraciné et que sa carrière l’a amené à s’installer d’abord en Europe puis aux états unis et enfin à Puerto-Rico, il demeure profondément un citoyen du monde et reste définitivement ouvert aux différentes influences de toutes les musique afro-caribéennes. Il maitrise ainsi aussi bien la cumbia colombienne, la rumba cubaine que la danza porto-ricaine ou la salsa new-yorkaise. Son aisance dans ses différents styles lui a permis d’être un musicien complet qui ne s’est jamais contenté de rester prisonnier d’un style ou d’un genre particulier.
Après des débuts au sein de groupes locaux à Matanzas, dés l’âge de 16 ans il est remarqué et engagé dans le mythique groupe Guaguanco Matancero. Il y apprendra tous les secrets de la rumba et développera un sens aigu de l’improvisation, aptitude exigée et indispensable pour exceller dans ce genre. Après avoir enregistré son premier single en 1958 avec le groupe Conjunto Club de Genaro Salinas, il décide de fuir Cuba et passera quelques mois en Europe ou il s’installe….en Grèce !. Déjà pointe là ce qui deviendra plus tard sa marque de fabrique c’est à dire sa différence et cette faculté, irritante pour certains producteurs, d’être là où on ne l’attend pas.
En 1964, il rejoint finalement New-york qui va enfin lui offrir l’opportunité de faire exploser son talent. Il rencontre dés son arrivée le timbalero Orlando Marin déjà très en vue à New-York avec l’explosion du Boogaloo qui l’intègre sur le champ dans son groupe ; il chantera également avec la Sonora Matancera , Roberto Torres, Ray Barretto, Eddie Palmieri ou encore Johnny Pacheco. En 1968 il signe avec le label Fania pour lequel il grave plusieurs albums mais c’est en 1972 qu’arrive la consécration avec le disque « Pa’Bravo yo » dont le titre phare composé par Ismael Miranda devient un succès considérable et est encore aujourd’hui considéré comme un monument de la salsa. Cette année il enregistre aussi avec Johnny Pacheco le disque « Los dinamicos » qui lui permet d’assoir un peu plus sa notoriété. Ces talents de soneros mais également de choriste le rendent peu à peu incontournable dans le monde de la musique latine et son nom apparaît dans beaucoup de productions. Il participe également au premier enregistrement en studio de la fania all stars aux côtés de Cheo Feliciano, Hector Lavoe, Ismael Miranda et Santos Colon. Il participe en 1973 au fameux concert du Yankee stadium puis enregistre successivement des disques d’importance avec Larry Harlow (Live in Quad - 1974) et Mongo Santamaria (Ubane – 1976) ;
Le disque « Ubane » enregistré avec le percussioniste Mongo Santamaria en 1976 marque un tournant décisif dans la salsa. Il correspond en effet au retour de Mongo Santanmaria à la salsa après des années consacrées au jazz-afro-caribéen. Considérée comme avan-gardiste cette production est considérée comme le point de départ d’une nouvelle salsa mélant volontiers et sans distinction les rythmes traditionnels de toute la caraïbe et les harmonies plus sophistiquées du Latin-Jazz. Cumbia colombienne, rumba cubaine et latin-Jazz font l’objet d’une fusion des genres qui dérouta le public et malheureusement le disque fut un relatif échec. Ce n’est que des années plus tard que « Ubane » devint une référence dans le genre et est aujourd’hui reconnu comme un vrai classique de la salsa.
Quelque peu échaudé par le peu d’intérêt manifesté par sa maison de disque et leur manque d’audace, Justo Betancourt part s’installer à Puerto-Rico en 1977. Il organise le groupe “Borincuba” qui lui donne tout loisir de continuer sa quête d’une salsa ouverte vers tous les rythmes. Le groupe ne gravera que deux albums “Presencia” et le fameux “Distinto y diferente” qui reflète à merveille son désir de se démarquer d’une salsa trop conventionnelle à son goût. Mais un caractère bien trempé et le fait d’être devenu un directeur de groupe à succès à Puerto Rico mais de nationalité....cubaine, lui valurent certains problèmes bien loin de toutes considérations musicales. Suite à cet épisode malheureux il repartira pour New-York.
Passablement écarté du milieu musical dans les années 80, il décide de créer sa propre maison de production RMQ qui lui permettra de produire l’excellent disque « Leguleya no » en 1982. S’en suit une période de silence entrecoupée de quelques apparitions avec Tito Puente et Célia Cruz et autres coup d’éclat comme l’album « Justo Betancourt » produit par Louie Ramirez.
Ce n’est qu’en 1990 qu’il revient sur le devant de la scène avec le disque “Regresar” qu’il auto produit en s’adjoignant les services du pianiste Eric Figueroa puis grave avec son complice le percussionniste Carlos “Patato” Valdés “El bravo de siempre” en 1992. En 1994 il prend part au projet Descarga Boricua du producteur Porto-Ricain Fran Ferrer aux côtés des meilleurs musiciens de l’île comme Ismael Miranda, Jerry Medina, Papo Vázquez, Juancito Torres, Alex Acuña, Mario Rivera, Pedro Guzmán et Angel "Cachete" Maldonado. Sa voix puissante restée intacte fait des merveilles et les chansons sur lesquelles il apparaît donne toute la saveur de cette très belle production. Aprés une nouvelle absence il revient en studio en 1998 pour enregistrre “Mato”, clin d’oeil ironique sans doute, avec notamment la chanson “El Lema Del Guaguancó” , thème composé par le grand Arsenio Rodriguez qui connait un grand succès sur les radios et qui prouve que le grand sonero n’est pas encore mort! .
Une personnalité peu commune et un parcours musical versatile font de ce chanteur charismatique une exception dans le monde de la salsa à l’instar d’un Angel Canales. A la fois mystérieux, audacieux mais également intransigeant dans ses choix, Justo Betancourt a toujours navigué en marge des longs fleuves tranquilles. Des traits de caractère qui rejoignent la volonté de Toros y Salsa de défendre les vraies valeurs d’une salsa authentique et sans concessions. C’est donc avec bonheur que le festival présentera cette année l’immense Justo Betancourt pour sa première apparition en Europe lors d’un concert qu’il ne faudra manquer sous aucun prétexte.
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