La Hipocresía y la Falsedad
L’hypocrisie et le mensonge*
Pour commencer cette chronique dédiée
à la 11ème édition du Festival Toros y Salsa
2005, j’aimerais porter quelques picas*, banderillas*
y estocadas* à une cuadrilla* d’hommes
politiques et de journalistes qui dans le but de faire leur cure
de bonne conscience et devenir ainsi protagonistes de l’actualité,
s’attaquent à La Corrida*, tradition vieille
comme les tempêtes méditerranéennes et ancrée
dans les coutumes des peuples du delta du Rhône et des territoires
de ses anciens bras depuis l’antiquité, à
l’époque où le diable était encore
un gentil petit garçon...
Il suffit d’aller dans une
Feria du sud-ouest français (Vic Fezensac, Dax, Bayonne,
etc.) pour comprendre que la Corrida fait partie d’une tradition
tellement importante dans ces terroirs qu’il est impossible
d’imaginer l’interdiction de cette grande fête
populaire sans provoquer des embestidas* , pitos* y puntillas*
de la part des aficionados*.
La Corrida a une
portée ludique, économique et sociale d’une
importance capitale dans la vie de ces régions où
le toro de casta* est un symbole d’identité,
de fierté, de bravoure.
Cf. La tauromachie comme une culture
http://www.dossiersdunet.com/article83.html
En France, certains borgnes ferment l’oeil
devant la misère (monétaire et humaine), la mendicité,
les enfants et les femmes maltraités, et se défilent
en douce face au fléau des encierros* d’animaux
domestiques entassés dans des espaces non adaptés
; sans parler de l’impunité des braconniers, des
marchands d’animaux exotiques, des trafiquants d’armes
proches d’hommes politiques, des assassins déguisés
en chefs d’état et autres irresponsables qui se baladent
Libres Como El Viento.
A tous les hypocrites qui
s’attaquent aux traditions séculaires, à tous
les irréprochables et politiquement corrects journalistes
« culturels », je suggère d’aller jeter
un coup d’œil chez les mal-logés, chez les sans
abris, dans les abattoirs… et vivre après une Feria
Taurine pour mesurer la différence entre négligence
et culture.
Quítate la Máscara
y Mírame de Frente !
Ole!
Después de la Tempestad Viene la Calma
Après la tempête arrive le calme
Dimanche 11 septembre 2005, 1 heure du matin.
Le rideau venait de tomber après
trois jours pendant lesquels le public en avait pris plein les
oreilles, le foie, les jambes. Trois jours parfaits pour les marchands
de parapluies ; un week-end où les danseurs s’étaient
démenés comme les fous d’un roi énervé
et déchaîné qui s’amusait à nous
lancer des éclairs, des trombes d’eau et quelques
foudres maladroites.
Avec Guayacán, le « chercheur » de
Buscasalsa, nous rentrons à l’hôtel d’un
pas lent, le cerveau lessivé mais l’âme remplie
de bonheur. Les chemins étaient encore trempés,
et les sentiers souillés par les intempéries insolentes.
Le regard hagard, perdu dans les souvenirs, nouant les fils invisibles
des moments magiques où le sublime frôle la légende
pour créer l’anthologie. Vivre de tels moments est
un privilège, une bouffée d’oxygène,
de la nourriture pour tenir encore la route sans regarder derrière…
Dimanche 11 septembre, entre 16 heures et 19 heures.
Hall de l’hôtel Splendid.
Troisième et dernier jour
du festival, les cernes commençaient à faire surface
sur certains visages : la Salsa, los Toros, la Fiesta
avec ses nuits blanches, ses vins rouges, son doux relâchement…
La pluie tombait sans compassion, l’organisation craignait
le pire, l’annulation, le couac… Sûrement la
corrida serait annulée, mais on attendait le feu vert ou
le drapeau rouge de la Direction…
Dans le hall de l’hôtel la presse taurine patientait,
les aficionados attendaient, les impatients boudaient…
Après avoir répondu aux journalistes avec une disponibilité
de néophyte, el Señor Barretto nous offrait un cadeau
improvisé, des moments auxquels on ne s’attendait
pas, des instants qui resteront gravés dans nos mémoires
et qui marqueront à vie le chemin d’un homme, car
cet homme légendaire, icône de notre musique et de
notre syncope, un géant de 11 pies y 200 libras*,
avec 76 années d’existence dont 50 consacrées
aux tambours, nous a surpris par sa générosité
et son humilité. Autour des visages illuminés par
les feux de la veille un petit groupe aiguillé par «
Merlin » Charpentier, assisté par le bagage de Maya
Roy « la polifacética », Edgar Rodríguez
« le manager visionnaire », Pierre Guayacán
« le fouilleur de mélodies » et moi-même,
maître Ray nous épate avec une série d’anecdotes
et de pertinences recueillies tout au long du chemin.
De cette inoubliable après-midi
ornementée par la musique du ciel troué des Landes,
je retiens une histoire digne d’être publiée
car elle relève un aspect du métier d’artiste,
clave et moteur de ceux qui ont choisi la scène comme lieu
de travail. On évoquait les moments magiques de la veille,
quand Barretto, entouré par Los Papines, El Septeto Nacional
et toute la crème du Latin Jazz portoricain, flottait entre
les fluides de cette Descarga Infernale comme un môme dans
les rêveries d’une fête foraine. Le privilège
des artistes de bénéficier par moments de l’état
d’élévation que produit l’Art, cette
chose inexplicable, inouïe, que Baudelaire exprime d’une
façon parfaite dans :
La musique souvent me prend comme une mer!
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile
J'escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
D'un vaisseau qui souffre;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
Sur l'immense gouffre
Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir!
A ce moment précis Barretto raconte
une anecdote gardée soigneusement dans sa mémoire
d’éléphant, pour nous scier de stupéfaction
et nous laisser pendus dans des brumes divines tandis que la pluie
tombe complice et l’atmosphère se charge de légende…
« La première fois
que je suis allé à Puerto Rico –je suis né
à New York de parents portoricains- c’était
avec l’orchestre de Tito Puente, fin des années 50…
En arrivant à l’île je remarquais que partout
on annonçait la venue de Maurice Chevalier dans un grand
théâtre.
J’ai eu l’occasion de rencontrer ce mythe vivant de
la chanson française et de la musique en général…
Quand j’ai vu cet homme au théâtre avant son
spectacle, il boitait et marchait aidé par des hommes qui
le soutenaient… Puis, quand le rideau s’est ouvert
j’ai vu apparaître un jeune homme qui sautillait avec
sa canne et son canotier et chantait avec une souplesse aérienne
et une prestance époustouflante… A la fin du spectacle,
après les rappels du public et quand le rideau s’est
fermé définitivement, j’ai revu le jeune homme
devenir vieux, boiteux et fatigué et se faire conduire
par ses assistantes jusqu’à sa loge… »
Silence, soupirs, regards
croisés, battements de cœur, larmes subtiles dissimulées
par des onomatopées discrètes, sorte de toux soudaine
–excuse-moi, je suis désolé implorait une
voix off venue d’ailleurs…
Fin de chapitre.
Samedi 10 septembre 2005. Noche de lluvia
de Estrellas.
« Merlin » et «
Le Visionnaire » avaient tout deviné, ou presque…
Impossible de prédire la tempête de la veille qui
nous avait laissés sur le champ comme de vilains petits
canards trempés jusqu’à la moelle, entourés
de branches arrachées par les rafales de vent qui avaient
fait fuir Los Papines vers les loges et le public là où
il pouvait s’abriter.
El Septeto Nacional Ignacio Piñeiro
ouvrait le bal avec un Son Rumbeado agréable, précis
et d’une sonorité qui renvoyait là bas, à
Guantánamo, dans le Caney, à l’Oriente
de Cubita la Bella, Cuna del Son y el 2 x 3. « Echale Salsita
» y dale clave mamá !!!
Charlie Sepúlveda arrivait
avec ses joues généreuses chargées de vitamine
céleste pour pitar ses plus belles mélodies, accompagné
par le formidable saxophoniste Ricardo Pons et le hors-série
Cándido Reyes au Güiro. Latin Jazz pur et dur pour
préparer l’apothéose de cette nuit que je
ressens encore dans les gambettes.
Dirigée par le chanteur Carlos
Esposito " Kutimba " ancien chanteur du célèbre
Trabuco Venezolano et Jesus " Tantana " Flores, une
bande franco-vénézuélienne chargée
d’une énergie rare, nous rappelait les meilleurs
moments de la Salsa Dura. La surprise était de taille,
car cette nuit étoilée est devenue le tremplin de
cette formation puissante en qualité musicale, jeux de
scène et au répertoire choisi avec tact et subtilité
pour séduire danseurs, néophytes, constipés
et autres saltimbanques de Feria et de débauche de fin
de saison.
CKS La Banda, « Cuatrocientos Kilos de Salsa », c’est
la révélation de cette dixième année
de Salsa à Dax, chapeau à ces garçons et
Longue Vie à Votre Poids Lourd en Rythme et Corazón
!
Il me reste encore deux moments
importants à signaler, d’abord cette alchimie qu’une
internaute discrète et pertinente a décrite avec
une beauté et un sentiment qui résument l’anthologique
fin de soirée du samedi10 septembre :
« …Y escuchar y dejarte llevar por el
cuerpo y que la poliritmia te inunde, te atraviese, te desate
los nudos y que en tu danza fluyan las melodías y que sientas
la armonía y que el contrapunto te devuelva la energía…
»
« …Ecouter et se laisser emporter par le corps, que
la polyrythmie t’inonde, te transperce, te détache
les liens que tu ressentes l’harmonie et que le contrepoint
te rende l’énergie… »
La scène était chargée
comme si elle voulait défier le ciel rebelle du sud-ouest,
la « descarga » avait pris comme les sauces magiques
d’un grand chef dans ses alchimies passionnelles. Les «
tamboreros » appelaient leurs ancêtres, les «
soneros » improvisaient des refrains et l’extase dépassait
les bornes…
Des larmes coulaient émancipées sur mes joues, le
ciel m’était tombé sur la tête.
Vendredi 09 septembre 2005, 21 heures. Ouverture.
11 années depuis sa création,
onze ans qui ont vu passer quelques monstres de cette Salsa qui
ne laisse personne indifférent, malgré les dérives
et les dérangeants et rageants phénomènes
de mode, si réducteurs et castrateurs. Marvin Santiago,
Yolanda Rivera, Adalberto Santiago, Cuco Valoy, Larry Harlow,
Felo Barrio, Giovanni Hidalgo, El Changüi de Guantánamo,
Alfredo Naranjo y “el Guajeo”, etc, etc. Et là
devant le fait accompli d’une nouvelle version, Los Papines,
une des références percussives de Cuba et des Caraïbes
démarraient en fanfare l’anniversaire de la Salsa
mélangée avec les Taureaux, un métissage
de traditions, une convergence de deux façons de célébrer
la vie, tout simplement avec une consigne simple : partageons,
dansons, buvons… Retour aux rituels, source de l’art,
ingrédient vital pour se faire pardonner les brutalités
et les faiblesses.
Après, des dieux capricieux se sont fâchés
et nous ont balancé quelques jets d’eau et de soufflettes…
Mais non, la fête n’a pas été gâchée
car derrière la tradition des tambours et de la «
Rumba del Solar », un personnage spécial et
polyvalent venait nous régaler avec une musique qui annonce
du renouveau, qui confirme la capacité de la musique des
Caraïbes à s’ouvrir et à s’adapter
aux nouvelles tendances, à continuer ce chemin pas toujours
joyeux de l’évolution des rythmes nés de l’adversité,
où les chaînes et le déracinement ont beaucoup
compté.
Et grâce à Jerry Medina’s
Feelin’ Allright la soirée a été sauvée
et la barre de Merlin a était placée à la
hauteur prévue. Jerry le « fils » du blues
et de Batacumbele, nous a fait chavirer de joie avec ses Scats
et sa trompette éclatante et fine ; l’atypique musicien
« boricua » a détrempé les
cœurs, repassé les rides des organisateurs et des
argentiers du festival et a tenu toutes ses promesses. Mention
spéciale à Paoli Mejía virtuose de congas,
confirmation du talent d’Antony Carrillo, le fils de
Changó.
SEACABÓ
Ernesto Concha
Marseille, 15 septembre 2005
*Titre d’un célèbre
titre de Ray Barretto devenue un symbole de la salsa des
années 70 et interprété à l’origine
par le portoricain Adalberto Santiago. Le samedi 10 septembre
Frankie Vasquez a ouvert avec cette chanson le concert du
Maestro, ce fût le grand événement de
cette dixième édition de Toros y Salsa.
*Piques, bâtonnets, épées, utilisées
pendant la corrida.
*Troupe des toréadors avec leurs grades et leurs
fonctions.
*Du verbe espagnol correr : courir. Tauromachie. Etymologie
: réunion de taureau et machie, du grec makheia :
combat.
*Quand le taureau bondit en avant et attaque.
*Sifflets.
*Poignard.
*Amateurs.
*Taureau de caste, racé, ligné. (Noble, Bravo,
Alegre)
*Le lot des taureaux choisis pour une corrida. Enfermement.
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