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Maya Roy - Ray Barretto
Entrevista a Ray Barretto
Por Maya Roy
Toros y Salsa 2005
 
Dax 2005
Papín
Ray Barretto - Entretien avec Maya Roy
Propos recueillis par Maya Roy le 26 mai 2005
Publié le 11 septembre 2005 dans buscasalsa

La Hipocresía y la Falsedad
L’hypocrisie et le mensonge*

Pour commencer cette chronique dédiée à la 11ème édition du Festival Toros y Salsa 2005, j’aimerais porter quelques picas*, banderillas* y estocadas* à une cuadrilla* d’hommes politiques et de journalistes qui dans le but de faire leur cure de bonne conscience et devenir ainsi protagonistes de l’actualité, s’attaquent à La Corrida*, tradition vieille comme les tempêtes méditerranéennes et ancrée dans les coutumes des peuples du delta du Rhône et des territoires de ses anciens bras depuis l’antiquité, à l’époque où le diable était encore un gentil petit garçon...

Il suffit d’aller dans une Feria du sud-ouest français (Vic Fezensac, Dax, Bayonne, etc.) pour comprendre que la Corrida fait partie d’une tradition tellement importante dans ces terroirs qu’il est impossible d’imaginer l’interdiction de cette grande fête populaire sans provoquer des embestidas* , pitos* y puntillas*
de la part des aficionados*.

La Corrida a une portée ludique, économique et sociale d’une importance capitale dans la vie de ces régions où le toro de casta* est un symbole d’identité, de fierté, de bravoure.
Cf. La tauromachie comme une culture http://www.dossiersdunet.com/article83.html

En France, certains borgnes ferment l’oeil devant la misère (monétaire et humaine), la mendicité, les enfants et les femmes maltraités, et se défilent en douce face au fléau des encierros* d’animaux domestiques entassés dans des espaces non adaptés ; sans parler de l’impunité des braconniers, des marchands d’animaux exotiques, des trafiquants d’armes proches d’hommes politiques, des assassins déguisés en chefs d’état et autres irresponsables qui se baladent Libres Como El Viento.

A tous les hypocrites qui s’attaquent aux traditions séculaires, à tous les irréprochables et politiquement corrects journalistes « culturels », je suggère d’aller jeter un coup d’œil chez les mal-logés, chez les sans abris, dans les abattoirs… et vivre après une Feria Taurine pour mesurer la différence entre négligence et culture.

Quítate la Máscara y Mírame de Frente !

Ole!


Después de la Tempestad Viene la Calma
Après la tempête arrive le calme


Dimanche 11 septembre 2005, 1 heure du matin.

Le rideau venait de tomber après trois jours pendant lesquels le public en avait pris plein les oreilles, le foie, les jambes. Trois jours parfaits pour les marchands de parapluies ; un week-end où les danseurs s’étaient démenés comme les fous d’un roi énervé et déchaîné qui s’amusait à nous lancer des éclairs, des trombes d’eau et quelques foudres maladroites.
Avec Guayacán, le « chercheur » de Buscasalsa, nous rentrons à l’hôtel d’un pas lent, le cerveau lessivé mais l’âme remplie de bonheur. Les chemins étaient encore trempés, et les sentiers souillés par les intempéries insolentes. Le regard hagard, perdu dans les souvenirs, nouant les fils invisibles des moments magiques où le sublime frôle la légende pour créer l’anthologie. Vivre de tels moments est un privilège, une bouffée d’oxygène, de la nourriture pour tenir encore la route sans regarder derrière…

Dimanche 11 septembre, entre 16 heures et 19 heures. Hall de l’hôtel Splendid.

Troisième et dernier jour du festival, les cernes commençaient à faire surface sur certains visages : la Salsa, los Toros, la Fiesta avec ses nuits blanches, ses vins rouges, son doux relâchement…

La pluie tombait sans compassion, l’organisation craignait le pire, l’annulation, le couac… Sûrement la corrida serait annulée, mais on attendait le feu vert ou le drapeau rouge de la Direction…

Dans le hall de l’hôtel la presse taurine patientait, les aficionados attendaient, les impatients boudaient…

Après avoir répondu aux journalistes avec une disponibilité de néophyte, el Señor Barretto nous offrait un cadeau improvisé, des moments auxquels on ne s’attendait pas, des instants qui resteront gravés dans nos mémoires et qui marqueront à vie le chemin d’un homme, car cet homme légendaire, icône de notre musique et de notre syncope, un géant de 11 pies y 200 libras*, avec 76 années d’existence dont 50 consacrées aux tambours, nous a surpris par sa générosité et son humilité. Autour des visages illuminés par les feux de la veille un petit groupe aiguillé par « Merlin » Charpentier, assisté par le bagage de Maya Roy « la polifacética », Edgar Rodríguez « le manager visionnaire », Pierre Guayacán « le fouilleur de mélodies » et moi-même, maître Ray nous épate avec une série d’anecdotes et de pertinences recueillies tout au long du chemin.

De cette inoubliable après-midi ornementée par la musique du ciel troué des Landes, je retiens une histoire digne d’être publiée car elle relève un aspect du métier d’artiste, clave et moteur de ceux qui ont choisi la scène comme lieu de travail. On évoquait les moments magiques de la veille, quand Barretto, entouré par Los Papines, El Septeto Nacional et toute la crème du Latin Jazz portoricain, flottait entre les fluides de cette Descarga Infernale comme un môme dans les rêveries d’une fête foraine. Le privilège des artistes de bénéficier par moments de l’état d’élévation que produit l’Art, cette chose inexplicable, inouïe, que Baudelaire exprime d’une façon parfaite dans :

La musique souvent me prend comme une mer!
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile
J'escalade le dos des flots amoncelés
Que la nuit me voile;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
D'un vaisseau qui souffre;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
Sur l'immense gouffre
Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir
De mon désespoir!


A ce moment précis Barretto raconte une anecdote gardée soigneusement dans sa mémoire d’éléphant, pour nous scier de stupéfaction et nous laisser pendus dans des brumes divines tandis que la pluie tombe complice et l’atmosphère se charge de légende…

« La première fois que je suis allé à Puerto Rico –je suis né à New York de parents portoricains- c’était avec l’orchestre de Tito Puente, fin des années 50…
En arrivant à l’île je remarquais que partout on annonçait la venue de Maurice Chevalier dans un grand théâtre.
J’ai eu l’occasion de rencontrer ce mythe vivant de la chanson française et de la musique en général… Quand j’ai vu cet homme au théâtre avant son spectacle, il boitait et marchait aidé par des hommes qui le soutenaient… Puis, quand le rideau s’est ouvert j’ai vu apparaître un jeune homme qui sautillait avec sa canne et son canotier et chantait avec une souplesse aérienne et une prestance époustouflante… A la fin du spectacle, après les rappels du public et quand le rideau s’est fermé définitivement, j’ai revu le jeune homme devenir vieux, boiteux et fatigué et se faire conduire par ses assistantes jusqu’à sa loge… »

Silence, soupirs, regards croisés, battements de cœur, larmes subtiles dissimulées par des onomatopées discrètes, sorte de toux soudaine –excuse-moi, je suis désolé implorait une voix off venue d’ailleurs…

Fin de chapitre.

Samedi 10 septembre 2005. Noche de lluvia de Estrellas.

« Merlin » et « Le Visionnaire » avaient tout deviné, ou presque… Impossible de prédire la tempête de la veille qui nous avait laissés sur le champ comme de vilains petits canards trempés jusqu’à la moelle, entourés de branches arrachées par les rafales de vent qui avaient fait fuir Los Papines vers les loges et le public là où il pouvait s’abriter.

El Septeto Nacional Ignacio Piñeiro ouvrait le bal avec un Son Rumbeado agréable, précis et d’une sonorité qui renvoyait là bas, à Guantánamo, dans le Caney, à l’Oriente de Cubita la Bella, Cuna del Son y el 2 x 3. « Echale Salsita » y dale clave mamá !!!

Charlie Sepúlveda arrivait avec ses joues généreuses chargées de vitamine céleste pour pitar ses plus belles mélodies, accompagné par le formidable saxophoniste Ricardo Pons et le hors-série Cándido Reyes au Güiro. Latin Jazz pur et dur pour préparer l’apothéose de cette nuit que je ressens encore dans les gambettes.

Dirigée par le chanteur Carlos Esposito " Kutimba " ancien chanteur du célèbre Trabuco Venezolano et Jesus " Tantana " Flores, une bande franco-vénézuélienne chargée d’une énergie rare, nous rappelait les meilleurs moments de la Salsa Dura. La surprise était de taille, car cette nuit étoilée est devenue le tremplin de cette formation puissante en qualité musicale, jeux de scène et au répertoire choisi avec tact et subtilité pour séduire danseurs, néophytes, constipés et autres saltimbanques de Feria et de débauche de fin de saison.
CKS La Banda, « Cuatrocientos Kilos de Salsa », c’est la révélation de cette dixième année de Salsa à Dax, chapeau à ces garçons et Longue Vie à Votre Poids Lourd en Rythme et Corazón !

Il me reste encore deux moments importants à signaler, d’abord cette alchimie qu’une internaute discrète et pertinente a décrite avec une beauté et un sentiment qui résument l’anthologique fin de soirée du samedi10 septembre :


« …Y escuchar y dejarte llevar por el cuerpo y que la poliritmia te inunde, te atraviese, te desate los nudos y que en tu danza fluyan las melodías y que sientas la armonía y que el contrapunto te devuelva la energía… »

« …Ecouter et se laisser emporter par le corps, que la polyrythmie t’inonde, te transperce, te détache les liens que tu ressentes l’harmonie et que le contrepoint te rende l’énergie… »

La scène était chargée comme si elle voulait défier le ciel rebelle du sud-ouest, la « descarga » avait pris comme les sauces magiques d’un grand chef dans ses alchimies passionnelles. Les « tamboreros » appelaient leurs ancêtres, les « soneros » improvisaient des refrains et l’extase dépassait les bornes…

Des larmes coulaient émancipées sur mes joues, le ciel m’était tombé sur la tête.

Vendredi 09 septembre 2005, 21 heures. Ouverture.

11 années depuis sa création, onze ans qui ont vu passer quelques monstres de cette Salsa qui ne laisse personne indifférent, malgré les dérives et les dérangeants et rageants phénomènes de mode, si réducteurs et castrateurs. Marvin Santiago, Yolanda Rivera, Adalberto Santiago, Cuco Valoy, Larry Harlow, Felo Barrio, Giovanni Hidalgo, El Changüi de Guantánamo, Alfredo Naranjo y “el Guajeo”, etc, etc. Et là devant le fait accompli d’une nouvelle version, Los Papines, une des références percussives de Cuba et des Caraïbes démarraient en fanfare l’anniversaire de la Salsa mélangée avec les Taureaux, un métissage de traditions, une convergence de deux façons de célébrer la vie, tout simplement avec une consigne simple : partageons, dansons, buvons… Retour aux rituels, source de l’art, ingrédient vital pour se faire pardonner les brutalités et les faiblesses.

Après, des dieux capricieux se sont fâchés et nous ont balancé quelques jets d’eau et de soufflettes…

Mais non, la fête n’a pas été gâchée car derrière la tradition des tambours et de la « Rumba del Solar », un personnage spécial et polyvalent venait nous régaler avec une musique qui annonce du renouveau, qui confirme la capacité de la musique des Caraïbes à s’ouvrir et à s’adapter aux nouvelles tendances, à continuer ce chemin pas toujours joyeux de l’évolution des rythmes nés de l’adversité, où les chaînes et le déracinement ont beaucoup compté.

Et grâce à Jerry Medina’s Feelin’ Allright la soirée a été sauvée et la barre de Merlin a était placée à la hauteur prévue. Jerry le « fils » du blues et de Batacumbele, nous a fait chavirer de joie avec ses Scats et sa trompette éclatante et fine ; l’atypique musicien « boricua » a détrempé les cœurs, repassé les rides des organisateurs et des argentiers du festival et a tenu toutes ses promesses. Mention spéciale à Paoli Mejía virtuose de congas, confirmation du talent d’Antony Carrillo, le fils de Changó.

SEACABÓ

Ernesto Concha
Marseille, 15 septembre 2005


*Titre d’un célèbre titre de Ray Barretto devenue un symbole de la salsa des années 70 et interprété à l’origine par le portoricain Adalberto Santiago. Le samedi 10 septembre Frankie Vasquez a ouvert avec cette chanson le concert du Maestro, ce fût le grand événement de cette dixième édition de Toros y Salsa.
*Piques, bâtonnets, épées, utilisées pendant la corrida.
*Troupe des toréadors avec leurs grades et leurs fonctions.
*Du verbe espagnol correr : courir. Tauromachie. Etymologie : réunion de taureau et machie, du grec makheia : combat.
*Quand le taureau bondit en avant et attaque.
*Sifflets.
*Poignard.
*Amateurs.
*Taureau de caste, racé, ligné. (Noble, Bravo, Alegre)
*Le lot des taureaux choisis pour une corrida. Enfermement.





François Charpentier



El Rey de las Manos Duras



Guayacán (buscasalsa)


Galérie Photos

Ray Barretto - Entretien avec Maya Roy
Propos recueillis par Maya Roy le 26 mai 2005
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Crédit photos: Ernesto Concha (Salsapaca)


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