festivals salsa 2006

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Entretien avec

Yuri Buenaventura
Entrevista

en Español

 

par Verónica Chiner

Début septembre, un éclair foudroyant a littéralement carbonisé le site de la Fiesta des Suds de Marseille. Les organisateurs ont decidé malgré tout de maintenir le festival en improvisant, entre autres, une salle pour 5.000 personnes sous l´autoroute. C´est dans ce contexte que Yuri Buenaventura a présenté son nouveau CD, Salsa Dura, un travail aussi dansant que romantique, sans pour autant délaisser les inquiétudes politiques, sociales et contestataires qui ont toujours inspiré l´artiste colombien.

Pour Salsa Dura, Yuri a composé la plupart des titres. “Marruecos” a été écrit après avoir persisté à jouer à Casablanca seulement quelques heures après les attentats de 2003. Alors que d´autres artistes programmés ont immédiatement annulé leur venue, Yuri n´a pas voulu priver les marocains de sa solidarité. Le public a apprécié au point de chanter quelques versets du Coran pour le remercier de sa présence. “No estoy contigo” est un morceau dédié à Ingrid Betancourt, la candidate à la présidence de la Colombie séquestrée depuis plus d´un an par la guerrilla, tandis que “3.046”, sa version acoustique, n´est autre que le nombre d´otages retenus actuellement dans ce pays. Sans oublier “Oro Negro”, qui aborde le capitalisme et son pétrole, ou “Patrice Lumumba”, autre morceau dédié à un politicien, celui-ci assasiné pour avoir voulu ouvrir une brèche d´espoir dans le continent africain.

V.C. Ton nouveau disque ressemble un peu au premier, Herencia Africana, sauf qu´il ne contient aucun titre en francais. Aussi, il n´y a pas d´autres rythmes que la salsa. On peut dire que tu n´as plus d´impositions commerciales et qu´à présent tu joues ce que tu veux?

Y.B. En fait, ce qu´il s´est passé avec le label c´est qu´il y avait une tendance à vouloir découvrir la salsa, mais aussi à vouloir la mélanger pour que les gens comprennent d´où elle vient. La salsa implique plein de rythmes, si l´on parle du tango, d´Afrique, on parle de cadences rythmiques, d´une polyrythmie qui existe déjà dans les tambours afro-américains et il n´y a pas de raison de retourner en arrière. Au contraire, c´est un processus d´évolution, c´est ce qui m´a poussé à chercher des mélanges dans “Yo Soy” et dans “Vagabundo”. Mais dans ce nouveau disque il y a une sorte de tranquilité, je m´y sens comme dans une paire de chaussures confortables. On va voir ce qu´il se passe avec ce nouvel album, qui reflète mon état d´âme actuel. J´aime ce disque parce-qu´il a été fait en Colombie, il est très fraternel.

V.C.Tu as composé sept ou huit morceaux du disque, certains sont très impliqués dans l´actualité, dans la culture, dans la politique…

Y.B. Quelques fois les propos que je tiens prennent une tournure politique malgré moi, car je ne suis pas un penseur ni un politicien, je fais partie du peuple. Il n´y a aucune réflexion profonde dans les sujets que j´aborde, ce ne sont que des sensations de citoyen, d´être humain, mais qui, par mon statut de chanteur, rentrent dans un cadre politique, conceptuel. Mais sincèrement je ne veux exprimer aucune proposition politique ni d´engagement, c´est uniquement ce que je ressens. Si je pense que la guerre d´Irak ne justifie pas toute cette destruction, que Sadam Hussein ne justifie pas ce massacre, je ne fais que le penser, mais en le chantant ca prend une tournure politique. En même temps, je ne peux pas taire ce que je ressens, je suis une personne comme une autre, un musicien, ce n´est que ca.

V.C. “No estoy contigo” est une chanson dédiée à Ingrid Betancourt, mais si tu ne me l´avais pas dit, je ne l´aurais jamais deviné.

Y.B. C´est ce qui est délicat quand on joue ce type de chanson, ce n’est pas un pamphlet, une affiche, une pancarte “Libérez les prisonniers en Colombie!”, c´est une chanson d´amour. Il faut être très objectif dans ce ca là car ces gens qui l´ont séquestrée ont une position politique et de l´autre côté, il y a un Etat colombien qui ne veut pas négocier mais qui souhaite un changement humanitaire. C´est la position de notre gouvernement, alors on a chacun notre opinion mais ca nous concerne tous. On veut jouer le morceau en sachant qu´on ne peut pas prendre parti, tout ce qui nous reste c´est notre humanité et d´imaginer la souffrance d´un couple séparé par un kidnapping, d´un amour brisé, des vies et des familles separées, des rêves cassés.

V.C. Tu ne chantes plus en francais ?

Y.B. “Ne me quitte pas” et “Une belle histoire” sont les morceaux qui m´ont aidé à vendre presqu´un million de copies, on n´avait jamais vu ca en Europe, vendre un demi-million de disques de salsa! Je voulais mesurer ce que la francophonie pouvait convoquer, mais en même temps je veux relativiser pour que tous ces gens convoqués à travers la francophonie n´en restent pas là et viennent vers la salsa, vers ce genre. J´aimerais aussi les reconvoquer sous une autre optique, que ce soit à travers des duos avec des artistes francais ou canadiens, avec des musiciens que j´aime. Malheureusement Michel Petrucciani n´est plus là, mais j´aurais adoré faire un bolero avec lui, jouer avec Henri Salvador, avec Aznavour. C´est à dire, faire de la francophonie non plus comme de la salsa mais avec une musique qui y serait connectée, dans une échange plus équilibré.

V.C.Tu as enregistré en France, à Porto Rico, en Colombie. D´après ces expériences, que penses-tu de la situation actuelle de la salsa en Europe?

Y.B. Tu sais, la salsa a eu besoin de quatre siècles pour se mélanger, de l´Espagne, des arabes, des africains, de la musique du 16ème et 17ème siècles. Ce qui se passe en Europe à présent, c´est qu´on est en train de recycler ce divisionnisme, on parle de salsa cubaine, de danse cubaine, de danse portoricaine, de danse panaméenne, de danse colombienne... on est en train de démembrer ce qui a nécessité quatre siècles pour s´unir, il faut faire très attention à ça. Lorsqu´Oscar d´Leon chante, je ne vois pas de drapeau sur sa poitrine, je vois de la salsa, lorsqu´Ismael Rivera chante, je ne vois pas de salsa portoricaine, je vois de la salsa, lorsque j´écoute Héctor Lavoe ou des gens comme Ray Barreto, je ne vois pas New-York, je vois, j´écoute de la salsa, ou le Grupo Niche, j´écoute de la salsa. Par ce manque de connaissance, nous sommes en train de démembrer la salsa, de l´avorter, car la salsa, c´est un mélange. Qu´on l´appelle salsa ou comme bon nous semble, c´est un mélange de cumbia, de son, de nos frères brésiliens, de samba. Il faut la mélanger à la chacarera, il faut la mélanger à la musique. On ne peut pas arrêter ce processus.

V.C.On retrouve aussi ce phénomène dans la danse.

Y.B. Les gens sérieux qui me liront savent qu´on ne peut pas suivre ce chemin. Tu vois, des étudiants d´économie ou de biologie à Cuba arrivent en Europe pour enseigner la salsa. Ils n´ont pas étudié la danse, simplement ils se recyclent en danseurs à cause de la situation économique, mais ils se basent sur un travail de cinquante ans qui a été fait par des cubains, des dominicains, des européens qui nous ont ouvert leur espace. Car c´est bien l´Europe qui nous ouvre l´espace, des gens solidaires qui aiment notre culture, notre musique. Si je ne sais danser que mon style et je ne revendique que la danse cubaine ou la vénézuélienne, c´est que je n´ai rien compris au film. Il faut revenir à une réflexion panaméricaine, à une fraternité, autrement on est en train de jouer le jeu du système qui veut nous voir divisés.

V.C.Avec ces disques, tu fais partie de ces artistes qui revendiquent le retour à la salsa dure, la salsa urbaine et sans fioritures. C´est une bonne nouvelle car les grands chanteurs sont en train de disparaître. Tu es conscient que tu fais partie de la nouvelle géneration?

Y.B. (Rires) Non, je n´en suis pas conscient, je ne me vois pas comme ca. Je ne prétends pas assurer la relève car autrement j´aurais encore plus peur! Oui, je vois qu´il y a une question physique, c´est la vie, mais ils sont toujours en vigueur. Tu prends Palmieri, Camilo Azuquita maintenant, comment il chante!, Ismael Miranda, laisse tomber! Ces mecs sont toujours en vigueur, El Canario, Adalberto Santiago, Oscar, Rubén, ils sont toujours d´actualité, la Aragón, Los Van Van, il y a encore beaucoup à apprendre avant d´assurer la relève, tu ne crois pas?

Yuri Buenaventura a créé son propre label à Cali, en Colombie, Buenaventura Records, pour produire des artistes de la côte pacifique colombienne et pour enregistrer les projets de ses propres musiciens. Il a également mis en place une fondation pour l´enfance et la culture pour aider financièrement les chercheurs en musicologie et culture de sa région, pour récupérer ces traditions d´origine africaine et amérindienne de la côte pacifique à travers les mythes, les contes et les jeux. Dès son retour en Colombie, il travaillera sur la B.O.F. d´une production colombienne, “Adios Ana Elisa”, de Lola Amapola Prod., sur laquelle il réalisera la totalité de la musique du film, salsa, tango et rythmes traditionnels colombiens.


Par Verónica Chiner
Correspondante pour Antilla News, Barcelona


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