Entretien
avec
Yuri Buenaventura |
Entrevista
en Español |
par Verónica Chiner
Début septembre,
un éclair foudroyant a littéralement carbonisé
le site de la Fiesta des Suds de Marseille. Les organisateurs
ont decidé malgré tout de maintenir le festival
en improvisant, entre autres, une salle pour 5.000 personnes
sous l´autoroute. C´est dans ce contexte que
Yuri Buenaventura a présenté son nouveau
CD, Salsa Dura, un travail aussi dansant que romantique,
sans pour autant délaisser les inquiétudes
politiques, sociales et contestataires qui ont toujours
inspiré l´artiste colombien.
Pour Salsa Dura, Yuri
a composé la plupart des titres. “Marruecos”
a été écrit après avoir persisté
à jouer à Casablanca seulement quelques heures
après les attentats de 2003. Alors que d´autres
artistes programmés ont immédiatement annulé
leur venue, Yuri n´a pas voulu priver les marocains
de sa solidarité. Le public a apprécié
au point de chanter quelques versets du Coran pour le remercier
de sa présence. “No estoy contigo” est
un morceau dédié à Ingrid Betancourt,
la candidate à la présidence de la Colombie
séquestrée depuis plus d´un an par la
guerrilla, tandis que “3.046”, sa version acoustique,
n´est autre que le nombre d´otages retenus actuellement
dans ce pays. Sans oublier “Oro Negro”, qui
aborde le capitalisme et son pétrole, ou “Patrice
Lumumba”, autre morceau dédié à
un politicien, celui-ci assasiné pour avoir voulu
ouvrir une brèche d´espoir dans le continent
africain.
V.C.
Ton nouveau disque ressemble un peu au premier, Herencia
Africana, sauf qu´il ne contient aucun titre en francais.
Aussi, il n´y a pas d´autres rythmes que la
salsa. On peut dire que tu n´as plus d´impositions
commerciales et qu´à présent tu joues
ce que tu veux?
Y.B. En fait,
ce qu´il s´est passé avec le label c´est
qu´il y avait une tendance à vouloir découvrir
la salsa, mais aussi à vouloir la mélanger
pour que les gens comprennent d´où elle vient.
La salsa implique plein de rythmes, si l´on parle
du tango, d´Afrique, on parle de cadences rythmiques,
d´une polyrythmie qui existe déjà dans
les tambours afro-américains et il n´y a pas
de raison de retourner en arrière. Au contraire,
c´est un processus d´évolution, c´est
ce qui m´a poussé à chercher des mélanges
dans “Yo Soy” et dans “Vagabundo”.
Mais dans ce nouveau disque il y a une sorte de tranquilité,
je m´y sens comme dans une paire de chaussures confortables.
On va voir ce qu´il se passe avec ce nouvel album,
qui reflète mon état d´âme actuel.
J´aime ce disque parce-qu´il a été
fait en Colombie, il est très fraternel.
V.C.Tu as composé
sept ou huit morceaux du disque, certains sont très
impliqués dans l´actualité, dans la
culture, dans la politique…
Y.B. Quelques
fois les propos que je tiens prennent une tournure politique
malgré moi, car je ne suis pas un penseur ni un politicien,
je fais partie du peuple. Il n´y a aucune réflexion
profonde dans les sujets que j´aborde, ce ne sont
que des sensations de citoyen, d´être humain,
mais qui, par mon statut de chanteur, rentrent dans un cadre
politique, conceptuel. Mais sincèrement je ne veux
exprimer aucune proposition politique ni d´engagement,
c´est uniquement ce que je ressens. Si je pense que
la guerre d´Irak ne justifie pas toute cette destruction,
que Sadam Hussein ne justifie pas ce massacre, je ne fais
que le penser, mais en le chantant ca prend une tournure
politique. En même temps, je ne peux pas taire ce
que je ressens, je suis une personne comme une autre, un
musicien, ce n´est que ca.
V.C. “No estoy contigo”
est une chanson dédiée à Ingrid Betancourt,
mais si tu ne me l´avais pas dit, je ne l´aurais
jamais deviné.
Y.B. C´est
ce qui est délicat quand on joue ce type de chanson,
ce n’est pas un pamphlet, une affiche, une pancarte
“Libérez les prisonniers en Colombie!”,
c´est une chanson d´amour. Il faut être
très objectif dans ce ca là car ces gens qui
l´ont séquestrée ont une position politique
et de l´autre côté, il y a un Etat colombien
qui ne veut pas négocier mais qui souhaite un changement
humanitaire. C´est la position de notre gouvernement,
alors on a chacun notre opinion mais ca nous concerne tous.
On veut jouer le morceau en sachant qu´on ne peut
pas prendre parti, tout ce qui nous reste c´est notre
humanité et d´imaginer la souffrance d´un
couple séparé par un kidnapping, d´un
amour brisé, des vies et des familles separées,
des rêves cassés.
V.C. Tu ne chantes plus
en francais ?
Y.B. “Ne
me quitte pas” et “Une belle histoire”
sont les morceaux qui m´ont aidé à vendre
presqu´un million de copies, on n´avait jamais
vu ca en Europe, vendre un demi-million de disques de salsa!
Je voulais mesurer ce que la francophonie pouvait convoquer,
mais en même temps je veux relativiser pour que tous
ces gens convoqués à travers la francophonie
n´en restent pas là et viennent vers la salsa,
vers ce genre. J´aimerais aussi les reconvoquer sous
une autre optique, que ce soit à travers des duos
avec des artistes francais ou canadiens, avec des musiciens
que j´aime. Malheureusement Michel Petrucciani n´est
plus là, mais j´aurais adoré faire un
bolero avec lui, jouer avec Henri Salvador, avec Aznavour.
C´est à dire, faire de la francophonie non
plus comme de la salsa mais avec une musique qui y serait
connectée, dans une échange plus équilibré.
V.C.Tu as enregistré
en France, à Porto Rico, en Colombie. D´après
ces expériences, que penses-tu de la situation actuelle
de la salsa en Europe?
Y.B. Tu sais,
la salsa a eu besoin de quatre siècles pour se mélanger,
de l´Espagne, des arabes, des africains, de la musique
du 16ème et 17ème siècles. Ce qui se
passe en Europe à présent, c´est qu´on
est en train de recycler ce divisionnisme, on parle de salsa
cubaine, de danse cubaine, de danse portoricaine, de danse
panaméenne, de danse colombienne... on est en train
de démembrer ce qui a nécessité quatre
siècles pour s´unir, il faut faire très
attention à ça. Lorsqu´Oscar d´Leon
chante, je ne vois pas de drapeau sur sa poitrine, je vois
de la salsa, lorsqu´Ismael Rivera chante, je ne vois
pas de salsa portoricaine, je vois de la salsa, lorsque
j´écoute Héctor Lavoe ou des gens comme
Ray Barreto, je ne vois pas New-York, je vois, j´écoute
de la salsa, ou le Grupo Niche, j´écoute de
la salsa. Par ce manque de connaissance, nous sommes en
train de démembrer la salsa, de l´avorter,
car la salsa, c´est un mélange. Qu´on
l´appelle salsa ou comme bon nous semble, c´est
un mélange de cumbia, de son, de nos frères
brésiliens, de samba. Il faut la mélanger
à la chacarera, il faut la mélanger à
la musique. On ne peut pas arrêter ce processus.
V.C.On retrouve aussi
ce phénomène dans la danse.
Y.B. Les
gens sérieux qui me liront savent qu´on ne
peut pas suivre ce chemin. Tu vois, des étudiants
d´économie ou de biologie à Cuba arrivent
en Europe pour enseigner la salsa. Ils n´ont pas étudié
la danse, simplement ils se recyclent en danseurs à
cause de la situation économique, mais ils se basent
sur un travail de cinquante ans qui a été
fait par des cubains, des dominicains, des européens
qui nous ont ouvert leur espace. Car c´est bien l´Europe
qui nous ouvre l´espace, des gens solidaires qui aiment
notre culture, notre musique. Si je ne sais danser que mon
style et je ne revendique que la danse cubaine ou la vénézuélienne,
c´est que je n´ai rien compris au film. Il faut
revenir à une réflexion panaméricaine,
à une fraternité, autrement on est en train
de jouer le jeu du système qui veut nous voir divisés.
V.C.Avec ces disques,
tu fais partie de ces artistes qui revendiquent le retour
à la salsa dure, la salsa urbaine et sans fioritures.
C´est une bonne nouvelle car les grands chanteurs
sont en train de disparaître. Tu es conscient que
tu fais partie de la nouvelle géneration?
Y.B. (Rires)
Non, je n´en suis pas conscient, je ne me vois pas
comme ca. Je ne prétends pas assurer la relève
car autrement j´aurais encore plus peur! Oui, je vois
qu´il y a une question physique, c´est la vie,
mais ils sont toujours en vigueur. Tu prends Palmieri, Camilo
Azuquita maintenant, comment il chante!, Ismael Miranda,
laisse tomber! Ces mecs sont toujours en vigueur, El Canario,
Adalberto Santiago, Oscar, Rubén, ils sont toujours
d´actualité, la Aragón, Los Van Van,
il y a encore beaucoup à apprendre avant d´assurer
la relève, tu ne crois pas?
Yuri Buenaventura a créé
son propre label à Cali, en Colombie, Buenaventura
Records, pour produire des artistes de la côte pacifique
colombienne et pour enregistrer les projets de ses propres
musiciens. Il a également mis en place une fondation
pour l´enfance et la culture pour aider financièrement
les chercheurs en musicologie et culture de sa région,
pour récupérer ces traditions d´origine
africaine et amérindienne de la côte pacifique
à travers les mythes, les contes et les jeux. Dès
son retour en Colombie, il travaillera sur la B.O.F. d´une
production colombienne, “Adios Ana Elisa”, de
Lola Amapola Prod., sur laquelle il réalisera la
totalité de la musique du film, salsa, tango et rythmes
traditionnels colombiens.
Par Verónica Chiner
Correspondante pour Antilla News, Barcelona
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